Jean-Baptiste Robinet, philosophe matérialiste installé au manoir de la Galardière
Vern-sur-Seiche a hébergé l’un des esprits les plus étranges du siècle des Lumières, et son nom ne dit plus grand-chose aux habitants. Jean-Baptiste Robinet, né à Rennes en 1735, a publié à partir de 1761 une philosophie de la nature qui annonçait, en la déformant, l’idée d’évolution. Il a ensuite repris le chantier de l’Encyclopédie, avant de finir ses jours dans un manoir de la commune, à la Galardière.
Une éducation jésuite, puis la rupture
Robinet est élevé par les jésuites et suit un temps leur règle, avant de quitter la compagnie pour vivre de sa plume. Les notices divergent sur sa date de naissance, le 23 juin 1735 pour la Bibliothèque nationale de France, le 25 juin 1733 pour d’autres sources, mais elles s’accordent sur le reste : Rennes, une formation solide, et un départ rapide pour les Pays-Bas, où la censure française laissait moins de prise.
C’est à Amsterdam qu’il publie De la nature, à partir de 1761. Le livre circule, se discute, agace. Robinet y défend une idée simple et vertigineuse : tout ce qui existe forme une chaîne ininterrompue, du minéral à l’homme, et rien n’y tient de place fixe. Même les pierres participent de la vie, puisque les plantes s’en nourrissent. Diderot et Voltaire relèvent l’ouvrage. Le second s’en amuse, le premier y trouve de quoi nourrir ses propres intuitions matérialistes.
La chaîne des êtres, une évolution sans Darwin
En 1768, Robinet prolonge sa thèse dans les Considérations philosophiques de la gradation naturelle des formes de l’être, puis dans un Parallèle de la condition et des facultés de l’homme avec celles des autres animaux l’année suivante. Il y imagine qu’un prototype originel s’est modifié de proche en proche pour donner les êtres actuels, les plus simples d’abord, l’homme en dernier. Un plan, selon lui, conduit cette progression.
Les historiens des sciences le lisent aujourd’hui comme un métaphysicien plus que comme un naturaliste, et comme l’un des précurseurs de la pensée transformiste. Sa chaîne des êtres reste une construction de cabinet, sans observation de terrain ni mécanisme explicatif. Elle a néanmoins le mérite de poser la question que Darwin tranchera un siècle plus tard avec d’autres outils.
Le continuateur de l’Encyclopédie
Revenu à Paris en 1778, Robinet obtient une charge de censeur royal et se glisse dans le monde des libraires savants. Il prend la suite de Diderot à la tête du Supplément de l’Encyclopédie, publié en 1776 et 1777 en quatre volumes de texte et un de planches, avec le libraire Charles-Joseph Panckoucke. La collaboration est orageuse, mais le travail sort.
Il lance ensuite un Dictionnaire universel des sciences morale, économique, politique et diplomatique, trente tomes publiés de 1777 à 1783. Cette masse de travail ne lui survit guère. La Révolution lui retire ses emplois, et l’homme rentre en Bretagne.
La Galardière, retraite d’un notable discret
Le manoir de la Galardière, bâti au XVIIe siècle en schiste et moellon, avec un escalier à balustres tournés dans l’œuvre, appartenait à une petite seigneurie du bourg. L’inventaire général du patrimoine de Bretagne indique qu’il est racheté à la fin du XVIIIe siècle par Jean-Baptiste Robinet, décrit comme homme de lettres et disciple des encyclopédistes. Notre histoire de Vern-sur-Seiche situe cette installation vers 1780, alors que la paroisse n’est encore qu’un bourg rural aux portes de Rennes.
La propriété comptait une chapelle, signalée à l’est de la cour en 1665 et encore portée sur le cadastre de 1819, aujourd’hui détruite. Robinet y vécut en voisin discret. La fin de sa vie est celle d’un homme revenu à la religion : il aurait signé une rétractation de ses thèses, selon la notice biographique anglaise consacrée au personnage.
Il meurt à Rennes le 24 mars 1820, à 84 ou 86 ans selon la date de naissance retenue. Le manoir, lui, est toujours debout, propriété privée, visible de la route qui mène au bourg. Le nom de Robinet ne figure sur aucune plaque de Vern-sur-Seiche, sinon dans les inventaires du patrimoine et dans les travaux des historiens locaux, qui le citent pour situer la Galardière au temps des Lumières finissantes.
Reste une ironie. Le seul philosophe de la commune a passé sa vie à chercher une loi unique du vivant, et sa postérité tient aujourd’hui à un manoir de schiste au bord d’une rivière, dans un bourg qui l’a oublié.
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